John DOS PASSOS - Manhattan Transfer
1925
Lorsqu’il s’engage aux côtés d’Hemingway, avec d’autres intellectuels, dans « le soubresaut historique » que représente aux yeux de toute l’intelligentsia de l’époque la guerre d’Espagne, Dos Passos ignore encore que cet épisode marquera un tournant décisif dans sa perception du monde et de ses idées politiques. Ce qu’il observe l’incite à se désolidariser de cet idéal socialiste qu’il estimait noble entre tous. En Espagne, Dos Passos perd son âme révolutionnaire.
De retour aux USA, il bascule insensiblement sur l’échiquier politique allant, vers la fin de sa vie, jusqu’à justifier l’intervention américaine au Vietnam. Oubliées les virulentes prises de position pacifistes assez explicites dans Trois soldats (1922), son second roman. À cent lieues de son engagement auprès du candidat communiste à l’élection présidentielle. De ce crâne acharnement mis aux services du comité de soutien aux anarchistes Sacco et Vanzetti. Il faut voir la façon, nette et catégorique, avec laquelle bon nombre d’auteurs d’alors, souvent ses meilleurs amis, vont éreinter son œuvre à venir.
Dos Passos, près d’une quarantaine de romans, c’est une puissance mise en branle par des innovations techniques d’une audace inouïe, et c’est dans la jeunesse de l’écrivain qu’on la trouve. Après, l’audace marque le pas. Cette volonté de faire imploser les carcans, Dos Passos l’exprimera après avoir pris part au premier conflit mondial, conduit des ambulances sur les fronts de 14-18 avant d’entrer dans le cercle des écrivains américains expatriés à Paris, cette fameuse génération perdue qui compte dans ses rangs Hemingway, Scott Fitzgerald et Gertrude Stein.
Paris où la bohème ronronne comme le chat noir éternel du café des artistes. Un dernier vers du côté de Montparnasse et c’est déjà New York en pleine effervescence. Une ville décidée à prendre le train de la démesure en marche et qui se rebâtit sur les fondations d’un matérialisme de briques et de ciment qui broie tout. Dos Passos, qui mourra le 28 septembre 1970 à Baltimore, après avoir vu le jour à Chicago, un 14 janvier 1896, tient son grand sujet.
Les années folles fox trottent menu, les filles portent les cheveux courts et les jupes au dessus du genou, ça n’en finit plus de jazzer d’autant que ce cher Scott Fitzgerald trimballe son physique de troisième ligne de rugby irlandais, chic et dandy, dans tous les palaces de la ville. New York. Pour Scott, cette ville s’écrit encore à la trompette. Dos Passos y voit au contraire une foule de destins broyés.
Nous sommes en 1925, après Initiation d’un jeune homme (1920) et Trois soldats (1922), Dos Passos publie Manhattan Transfer. L’immense trilogie USA soit 42eparallèle (1930), 1919 (1932) et La grosse galette (1936) terminera la boucle. Après, il écrira encore près d’une trentaine d’ouvrages (romans, pièces, essais), mais, il faut bien l’admettre, sans commune mesure avec leurs illustres devanciers.
New York, motif du grand délire romanesque de Dos Passos. New York, cette grosse pomme bien juteuse pour certains, pourrie pour beaucoup d’autres. Une pomme, même d’aussi large dimension, Dos Passos va très vite nous montrer qu’elle ne pourra contenter l’appétit de tous. Pour les premiers, leur parentèle était souvent de haut lignage, au fil des générations enracinées dans les immeubles chics sans grand effort, parvenus aux plus hautes branches du pommier. Les premiers seront servis. Tous ceux qui en masse affluent désormais vers le fruit de paradis, émigrants d’Europe, petites gens renvoyées à leur triste sort par les poussières de l’Ouest, s’apercevront par contraste jusqu’à quel point Big Apple peut s’avérer sans quartier.
Parce qu’il écrit la ville alors en pleine transformation, en décrivant un kaléidoscope de saynètes de la vie quotidienne – aussi bien la vie au jour le jour des déclassés que cette terrible Metropolis ayant depuis longtemps démoli les espoirs de réussite sociale et artistique des nouveaux arrivants, avec pour certains cette forme lasse de résignation qui guette, tout cela en plus du grand train mené par l’aristocratie urbaine –, Dos Passos a réussi à composer une immense fresque sociale. Le constat ne tarde pas à émerger, aussi impitoyable que le mur invisible et infranchissable, frontière fictive mais bien réelle dressée entre les deux nations qui à New York cohabitent.
En littérature, tout peut se dire. Les choses les plus légères y compris. Avec Dos Passos il est moins question de musique que de cinéma. Sa fresque sociale est ordonnée selon les principes du montage alors en vigueur dans cette discipline nouvelle que les beaux esprits de l’époque peinent à considérer comme un art à part entière.
Manhattan Transfer, s’il impose d’emblée un sens prodigieux du mouvement, c’est bien que son auteur, impressionné par le cinéma d’Eisenstein (Le Cuirassé Potemkine) et de Griffith (Naissance d’une nation) a décidé d’assembler ses scènes comme des plans collés bout à bout, de manière à ce que chaque chapitre forme une véritable séquence, principe audacieux qui annonce le cut-up surréaliste de Burroughs et les œuvres de Pynchon.
Manhattan Transfer fait exploser en mille morceaux le cadre du roman moderne qu’il contribue à réinventer. On notera l’usage récurent du courant de pensée, technique narrative qui vise à traduire le point de vue d’un personnage à travers le monologue intérieur. Pour un peu, on jurerait qu’en faisant se croiser plusieurs de ses personnages, Dos Passos a quasiment jeté les bases de ce qu’on nomme aujourd’hui le film choral. En définitive, et pour mieux étayer son propos, c’est surtout le mythe de l’Ouest sauvage que l’auteur aura fini par transporter dans l’espace urbain.